Il y a des projets qu’on mûrit pendant des semaines, et d’autres qui naissent d’un coup de cœur. Celui-ci appartient à la deuxième catégorie : une petite horloge à pixels achetée presque pour s’amuser, qui est devenue en quelques jours l’un des objets que je regarde le plus souvent dans ma station.
Elle me dit l’heure, bien sûr. Mais elle me dit aussi qu’un satellite va passer au-dessus de la maison dans dix minutes, sur quelle fréquence l’écouter, que la propagation s’ouvre sur 6 mètres, que mon ami F4LEM vient de se mettre en fréquence, ou qu’un message APRS m’attend. Sans PC allumé, sans rien à lancer, sans un seul bouton à toucher.
Je vous raconte.
L’appareil : une Ulanzi TC002 « Pixbar »
L’Ulanzi TC002 est une horloge à LED de 52 × 16 pixels, vendue au départ comme gadget de bureau : heure, météo, compteur d’abonnés de réseaux sociaux… Elle fonctionne en Wi-Fi, possède une batterie, une molette et un interrupteur. Je l’ai commandée directement sur le site d’Ulanzi, au prix de 110 € port compris au moment de ma commande. Expédiée depuis l’Allemagne, elle m’a été livrée en dix jours.
Ce qui la rend intéressante pour nous, c’est un détail que peu d’utilisateurs remarquent : son firmware d’origine expose une petite interface réseau locale. On peut lui envoyer depuis n’importe quel ordinateur de la maison des « pages » personnalisées : du texte, des couleurs, des petits dessins, et même des images animées. Pas besoin de la flasher, de l’ouvrir ou de remplacer son logiciel : elle reste telle qu’elle est sortie de la boîte, et on peut toujours revenir à son fonctionnement normal.
Son seul vrai défaut : 52 × 16 pixels, c’est minuscule. Une ligne de petits caractères, c’est 13 lettres au maximum. Tout l’art du projet a été de faire tenir des informations utiles dans ce timbre-poste, et qu’elles restent lisibles d’un coup d’œil depuis le poste.
Ce qu’elle affiche
Toutes les 15 secondes, l’horloge change de page. Un tour complet dure un peu plus de deux minutes.
L’heure. La page d’origine de l’horloge, qui suit toute seule l’heure d’été et d’hiver.
F4MAJ. Mon indicatif en orange, avec une petite animation : les lettres tombent une à une, rebondissent, un reflet les traverse, et à côté une antenne envoie des ondes en continu. Totalement inutile, donc indispensable.

La météo. Température, humidité, vent et une petite icône animée : le soleil qui rayonne, le nuage qui dérive, la pluie ou la neige qui tombe, l’éclair de l’orage. Les données viennent d’Open-Meteo, qui redistribue les modèles des services météo nationaux (pour chez moi, le modèle du DWD allemand, comparé à celui de Météo-France : à quelques dixièmes de degré près, les mêmes valeurs).




La propagation HF. Le flux solaire (SFI), le nombre de taches solaires, et surtout les alertes : une tempête géomagnétique (échelles G, R, S de la NOAA) ou une ouverture sporadique E. Si la NOAA prévoit un orage G1 pour aujourd’hui ou demain, l’horloge l’annonce.

Une autre vue de la page alterne avec l’état des bandes HF de jour ou de nuit : 40, 20, 15 et 10 mètres, en vert quand ça passe bien, en orange quand c’est moyen, en rouge quand c’est fermé.

Le Discord « Les F4 ». Le nombre de membres et de connectés, avec le logo Discord qui cligne des yeux. Quand un nouveau membre arrive, l’horloge le signale.

Ma balise APRS. La dernière position émise par une de mes stations F4MAJ, il y a combien de temps, et par quel iGate elle est passée. Quand je coupe ma balise en partant, la page disparaît d’elle-même.
L’activité APRS autour de moi. Les stations entendues dans un rayon de 20 km : leur nombre, combien sont en mobile, et les indicatifs avec leur distance.


Le copain. C’est la page qui me fait le plus sourire. F4LEM, un ami, balise toutes les heures quand il est en fréquence. Dès que l’horloge l’entend après un long silence, elle affiche en grand F4LEM EN FREQUENCE. Je sais qu’il est là, je peux l’appeler.

Le prochain passage satellite. Le nom du satellite, l’heure de lever, l’élévation maximale et le temps qu’il reste à attendre, avec une couleur selon la qualité du passage pour mon antenne.

Les satellites : là où l’horloge devient vraiment utile
Pour les satellites, l’horloge s’appuie sur la même liste que JB-SATRACK, mon logiciel de suivi : tous les satellites radioamateurs sur lesquels on peut réellement trafiquer (FM, linéaires, digipeaters), d’après le statut publié par l’AMSAT, plus l’ISS. Aujourd’hui une trentaine de satellites, mise à jour automatiquement. Les orbites (TLE) viennent de l’AMSAT et de SatNOGS, et le calcul des passages est le même que dans JB-SATRACK : l’horloge et le logiciel donnent les mêmes heures.
Pendant un passage, l’écran change de rôle. Une barre de progression avance du lever au coucher, la direction et l’élévation du satellite s’affichent, puis la page alterne avec :
- la fréquence de réception corrigée de l’effet Doppler, arrondie au pas de 5 kHz de mon Yaesu FTM-500D : je n’ai qu’à tourner le bouton quand le chiffre change ;
- la fréquence d’émission, avec la tonalité CTCSS à utiliser.
Pour l’ISS, l’horloge va plus loin : dix minutes avant un bon passage, elle prend l’écran et ne le lâche plus jusqu’à la fin. Difficile de rater le rendez-vous.
Voici un vrai passage, celui de GRBBETA, un petit satellite digipeater : le nom et la barre de progression, puis la fréquence de réception, puis celle d’émission.



Les alertes : quand l’horloge interrompt le défilement
Certaines informations ne peuvent pas attendre leur tour. L’horloge les fait passer devant, dans cet ordre :
- un passage ISS qui commence (on est en trafic, rien ne passe avant) ;
- un message APRS qui m’est adressé : il défile en entier, deux fois, le temps de le lire ;
- le copain qui se remet en fréquence ;
- une tempête solaire qui se lève ou une ouverture sporadique E ;
- un nouveau membre sur le Discord.
Côté APRS, une précision importante : l’horloge écoute uniquement. Elle se connecte au réseau APRS-IS en réception seule et n’émet jamais rien.
Comment ça tourne : pas de PC, pas de bouton
Je voulais un objet qui vit tout seul. Pas un logiciel à lancer le matin, pas un PC qui doit rester allumé.
L’horloge ne sait rien calculer elle-même : c’est un petit programme qui tourne en permanence sur mon serveur à la maison, JB-SERVER, qui fait tout le travail. Il récupère les données (satellites, propagation, météo, APRS, Discord), calcule les passages, compose chaque page et l’envoie à l’horloge par le réseau local. Si l’horloge redémarre ou décroche du Wi-Fi, il attend patiemment et reprend la main dès qu’elle revient.

Développé avec l’intelligence artificielle
Il faut que je vous dise comment ce projet a été réalisé : je n’ai pas écrit une ligne de code. Tout a été développé en dialogue avec une intelligence artificielle, Claude (d’Anthropic), dans un outil qui lui permet de travailler directement sur mes fichiers.
Concrètement, je parlais à l’IA comme à un collègue, souvent à la voix : « je veux mon indicatif en orange », « la ligne du bas est illisible », « je veux savoir quand F4LEM est en fréquence, pas quand il est près de chez moi », « les lettres tombent trop vite ». Elle proposait, codait, testait, déployait, et je jugeais sur pièce, en regardant l’horloge ou en lui envoyant une photo de l’écran. Beaucoup de réglages de mise en page sont nés de ces photos : sur 52 × 16 pixels, chaque caractère compte.
Quelques enseignements de cette façon de travailler :
- C’est moi qui décide de tout. L’IA propose, explique les options, donne son avis ; je tranche. Quand je dis « ne fais rien, réponds-moi », elle ne touche à rien.
- Elle se trompe aussi. Une fois, l’horloge annonçait l’ISS alors que JB-SATRACK n’en voyait aucun passage. Mon doute était légitime : en cherchant, l’IA a trouvé une vieille orbite de 2023 qui écrasait la vraie dans JB-SATRACK. Une autre fois, j’ai lu « SO-50 dans 1 minute » alors que l’écran voulait dire « fin dans 1 minute » : l’affichage a été réécrit en toutes lettres. Ces allers-retours ont rendu les deux outils plus fiables.
- La sécurité de mon serveur reste sous contrôle. JB-SERVER est administré par une autre IA, ChatGPT, qui en reste responsable. Claude n’y dispose que d’un petit espace réservé, dans lequel il ne peut rien casser d’autre. Chaque changement du serveur passe par une demande écrite que je valide, avec ce qui change, l’impact et le moyen de revenir en arrière.
- Tout est documenté et sauvegardé. Journal de bord, décisions, procédure de retour en arrière : si quelque chose casse, on sait revenir à la version d’avant.
Ce que je retiens surtout : l’IA ne remplace pas la passion, elle la démultiplie. Les idées, les envies, le regard sur le résultat restent ceux du radioamateur. Elle, elle fait le travail de fourmi.
Les limites, en toute honnêteté
- L’écran est petit. Il faut accepter des abréviations et des informations résumées.
- Il faut un serveur allumé en permanence. Chez moi c’est JB-SERVER, mais un simple Raspberry Pi suffirait.
- Le Wi-Fi. Une fois, l’horloge a décroché du réseau et s’est remise en mode configuration. Un arrêt de dix secondes avec l’interrupteur a suffi. Dans une station où ça émet de partout, l’électronique grand public peut se montrer sensible.
- Les données viennent d’Internet. L’horloge n’entend rien elle-même : les messages et balises APRS arrivent par le réseau APRS-IS, la propagation et la météo par les services en ligne.
En conclusion
Pour quelques dizaines d’euros, un gadget de bureau est devenu un vrai compagnon de station. Il ne remplace ni le logiciel de suivi satellite ni le cluster, mais il fait quelque chose qu’ils ne font pas : me tenir au courant sans que j’aie à regarder un écran d’ordinateur. Je lève les yeux, et je sais.
Et puis, il faut bien l’avouer, voir mon indicatif dégringoler en orange toutes les deux minutes me fait toujours sourire.
73 de F4MAJ, JB